Le Nouvel Obs du 12 juin 2008 : 3 questions à Jean Viard, ma plaque, mon territoire
Trois questions à Jean Viard
Ma plaque, mon territoire
Quel est l’enjeu du rejet des nouvelles plaques minéralogiques ?
«La lutte des mobilités», selon le sociologue
Le Nouvel Observateur. - Pourquoi une partie des Français se révolte-t-elle contre la volonté de Bruxelles de supprimer le numéro des départements sur les plaques minéralogiques ?
Jean Viard. - C’est une décision absurde qui témoigne d’une pure logique technique. Elle est prise par l’élite des gens les plus mobiles, ceux pour qui l’appartenance à une commune ou à un département n’a plus de sens puisqu’ils sont les dominants de la mondialisation, les amis de l’avion. Ce genre d’impératif qui tombe de Bruxelles ne peut que blesser tous ceux qui, au contraire, sont les moins mobiles et pour qui le département est un territoire identitaire. Une appartenance que l’on affiche sur sa voiture qui est, surtout pour les plus modestes, un prolongement de soi-même. Le seul symbole du département, c’est le numéro qui figure sur les plaques. Et voilà qu’on le supprimerait sans même créer un nouveau territoire d’appartenance - la ville ou la région. C’est incompréhensible pour beaucoup de nos concitoyens et cela ne va pas renforcer l’idée européenne…
N. O. - Comment expliquez-vous cet attachement local à l’heure de la mondialisation ?
J. Viard. - Notre société se caractérise de plus en plus par «la lutte des mobilités». La faculté à se déplacer vite et très loin est, à mes yeux, le meilleur indicateur des inégalités croissantes entre les couches mondialisées et les laissés-pour-compte de la mondialisation. Tandis que le président Sarkozy, par exemple, peut parcourir 700 kilomètres par jour, les citoyens les plus relégués de nos banlieues ne connaissent que le pied de leur immeuble. Comment dans ces conditions ne pas se raccrocher au local, au proche, quand le lointain est inaccessible et menaçant ?
N. O. - Les députés sont de plus en plus nombreux à rejoindre le collectif Jamais sans mon département. Que signifie cette «politisation» du débat ?
J. Viard. - Les élus sont sensibles à l’indignation de leurs électeurs. Mais surtout ils sont très attachés aux départements comme entité politique : ils y ont fait leur carrière et craignent, comme le recommande le rapport Attali, une disparition de ces territoires. Si elle était mise en oeuvre, cette réforme administrative signifierait un changement complet du personnel politicien. Car ce ne sont pas les mêmes personnalités qui parviennent à se faire élire dans les conseils généraux, les circonscriptions, et celles qui siègent au niveau régional.
Sylvain Courage
Le Nouvel Observateur
Jean Viard est directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po. Diplômé en économie (DES, Aix-en-Provence), docteur en sociologie (EHESS, Paris), ses domaines de spécialisation sont les temps sociaux (vacances, 35 h), mais aussi espace (aménagement, questions agricoles) et politique.
Ancien président des groupes de prospective tourisme au Commissariat au Plan et à la Datar, il réalise aussi du conseil aux entreprises et aux collectivités territoriales. Conférencier, il est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier, Le sacre du temps libre et le Nouvel âge du politique (éditions de l’Aube), vient de paraître.
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