“Jamais sans ma plaque”, un billet de Grégory Petit sur blog-territorial.com

par Grégoire Petit
62… Pas de Calais, 38… Isère, 53… Mayenne. C’est de ce décompte, immuable comme les grandes vacances, que va nous priver l’intégration en droit interne d’une directive européenne. En effet, à partir du 1er janvier 2009, une nouvelle numérotation sera mise en place, apposée à vie sur les véhicules et qui fait, a priori, disparaître toute trace des départements. Les réactions sont fortes en gueule et proviennent… des députés et des conseils généraux. Analyses et opinion.
Tout le monde en parle et le sujet est largement médiatisé. La grand messe de 20H lui a même consacré une prière. Le collectif « Jamais sans mon département »* a été fondé à l’initiative du député UMP Richard Mallié et se compose de 72 députés de la majorité et de l’opposition. Il a envoyé une lettre au Ministre de l’Intérieur dénonçant l’abandon des numéros de départements dans la numérotation des nouvelles plaques d’immatriculation. Dans cette lettre, dont Libération publie quelques extraits, les élus nationaux, qui, rappelons-le, représentent la nation dans son ensemble et non pas les électeurs de leur circonscription (art. 3 et 27 de notre Constitution), demandent son rétablissement : « Les représentants de la nation française que nous sommes regrettons sincèrement la disparition de cette marque d’appartenance à un territoire, à un terroir, à une identité, sachant qu’aucune alternative n’a été étudiée».
Précisons tout de suite que le collectif n’est pas opposé au nouveau système de numérotation en lui-même. Ce dernier permettra de s’aligner sur le reste de l’Europe, de supprimer progressivement les 110 millions de dossiers de plaques d’immatriculation de voitures détruites depuis longtemps, de faire passer le nombre de véhicules possibles en France de 13 millions à 276 millions (c’est une hypothèse). D’accord sur les avantages de ce changement de numérotation, ils le sont beaucoup moins sur la suppression de celle des départements.

Pourquoi ? Le premier argument repose sur la fierté locale : tout un chacun est identifié depuis 1928 et c’est avec fierté qu’un habitant du Lot, par exemple, affiche son 46 lorsqu’il se déplace en dehors de ses contrées. Le deuxième met en lumière le fait que ces numéros ont le mérite de se remémorer, ou d’apprendre la géographie française et sa centaine de départements (évidemment, les plaques sur lesquelles figurent les numéros des départements d’outre-mer sont hors-jeu… Qui connaît le numéro de la Guyane ?). Enfin, ultime argument, il permet de faire des rencontres, amicales voire amoureuses (sur une aire d’autoroute ?) entre personnes provenant du même département.
On s’en doute, un argumentaire fleuri ne parvient pas à dissimuler une douce nostalgie : celle des souvenirs d’enfance d’un garçon (ou d’une fille) qui passe les heures d’été en voiture entre Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais 62) et Lacanau (Gironde 33), la tête appuyée sur la banquette arrière en train de lire les numéros de département des voitures entourant la sienne afin de repérer leurs origines. Cette image (presque) d’Epinal (dans les Vosges, 88) ont apparemment marqué les élus de la République et c’est la raison pour laquelle, entre deux votes sur la modernisation de l’économie ou sur la réforme du marché du travail, ils s’affairent à conserver le numéro de « leur » département.
Sérieusement, quelles en sont les raisons ? Le Conseil général du Nord-Pas-de-Calais a dépensé 24 000 € d’argent public en matériel promotionnel (autocollants,
affiches) affirmant que « 62, c’est nous ». Il est intéressant de constater que les plaques minéralogiques servent effectivement de support pour le marketing territorial des départements (même si ces derniers dépendent évidemment du comportement, sur les routes en dehors de son département, du titulaire de la plaque). Selon l’IFOP, 71 % des Français seraient hostiles à une suppression de ce numéro, c’est peut-être la seule raison.
A défaut d’être la bonne, c’est la seule, en effet. Le Ministère de l’Intérieur mentionne, dans sa réponse à la lettre adressée par le collectif, le fait «[…] que l’automobiliste pourra ajouter le numéro du département de son choix ». Alors pourquoi tout ce barouf ? Lutte contre une mondialisation uniformisatrice ou clientélisme de nos élus ?
*Le collectif a ouvert un site Internet et il est présent sur de nombreux réseaux sociaux (dont facebook).
publié dans : Tribune
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